Les trois enfants jouaient au jardin, pas trop en vue de la maison. Ils avaient choisi leur endroit: on y trouvait en proportions adéquates les cailloux, la terre, l'herbe et le sable. Il y avait de l'ombre et du soleil, du sec et du mouillé, du dur et du tendre, du minéral et du végétal, du vif et du mort.
Ils parlaient peu. Munis de pelles de fer, ils creusaient, chacun pour soi, un fossé rectangulaire. De temps en temps, la pelle rencontrait un objet intéressant, que son possesseur prélevait aussitôt pour le poser sur la pile de découvertes précédentes.
Eu bout de cent coups de pelle, Citroën s'arrêta.
"Stop !" dit-il.
Joël et Noël obéirent.
"J'ai une verte", dit Citroën.
Il leur montra un petit objet luisant à l'éclat d'émeraude.
"Voilà la noire, dit Joël.
- Voilà la dorée", dit Noël.
Ils disposèrent les trois objets en triangle. Prudemment, Citroën les réunit au moyen de brindilles sèches. Et puis ils s'assirent chacun à un sommet du triangle et ils attendirent.
Entre les trois objets, le sol creva soudain. Une main blanche, minuscule, apparut, puis une autre. Les mains s'agrippèrent aux bords de l'ouverture et une silhouette claire de dix centimètres de haut prit pied dans le triangle. C'était une petite fille avec de longs cheveux blonds. Elle envoya des baisers aux trois enfants et se mit à danser. Elle dansa quelques minutes, sas jamais sortir du triangle. Et puis, brusquement, elle s'arrêta, regarda le ciel et s'enfonça dans le sol aussi rapidement qu'elle était sortie. A la place des pierres de couleur, il ne restait que trois petits cailloux ordinaires.
Citroën se leva et dispersa les brindilles.
"J'en ai assez, dit-il. Un autre jeu."
Déjà Joël et Noël s'étaient remis à creuser.
" Je suis sûr qu'on va trouver d'autres choses", dit Noël.
Sa pelle, à cet instant, heurta quelque chose de dur.
"Voilà un caillou énorme, dit-il.
- Fais voir !" dit Citroën.
Un beau caillou jaune avec des cassures luisantes qu'il lécha pour voir si c'était bon comme ça en avait l'air. Presque. De la terre crissait sous la dent. Mais dans un creux du caillou, une petite limace, jaune aussi, était collée. Il regarda.
"Ça, dit Citroën, ce n'est pas une bonne. Tu peux la manger quand même, mais ce n'est pas une bonne. C'est les bleues qui font voler.
- Il y en a des bleues ? demanda Noël.
- Oui", dit Citroën.
Noël goûta la jaune. Très sain. Bien meilleur que la terre, en tous cas. Mou. Et gluant. Bon, en somme.
Cependant, Joël, à son tour, venait d'insérer le tranchant de a pelle sous une pierre lourde. Et il pesa. Deux limaces noires.
Il en tendit une à Citroën qui la regarda avec intérêt mais la repassa à Noël. Cependant Joël dégustait la sienne.
"Pas fameux, dit-il. On dirait du tapioca.
- Oui, dit Citroën, mais les bleues, c'est bon. C'est comme de l'ananas.
- C'est vrai ? demanda Joël.
- Et après, on vole dit Noël
- On ne vole pas tout de suite, dit Citroën. Il faut travailler avant.
- On pourrait peut-être travailler d'abord, dit Noël. Après, si on en trouves des bleues, on volera tout de suite quand même.
- Oh ! dit Joël qui creusait pendant ce temps-là, j'ai une belle graine toute neuve.
- Montre", dit Citroën.
C'était une graine presque aussi grosse qu'une noix.
" Il faut cracher dessus cinq fois, dit Citroën, et elle va pousser.
- Tu es sûr ? demanda Joël.
- Sûr, dit Citroën. Mais il faut la poser sur une feuille fraîche. Va en chercher une, Joël."
De la graine, il sortit un arbre minuscule aux feuilles roses. Dans ses branches de fil d'argent grêle voltigeaient des oiseaux chanteurs. Le plus gros était juste aussi gros que l'ongle du petit doigt de Joël.